ACADEMIA-CELTICA

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 Voltaire, chantre des langues celtiques

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Ostatu
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MessageSujet: Voltaire, chantre des langues celtiques   Sam 16 Fév 2008 - 22:16

"Essai sur l'histoire générale et sur les mœurs et l'esprit des nations, depuis Charlemagne jusqu'à nos jours

AVANT-PROPOS
Qui contient le plan de cet ouvrage, avec le précis de ce qu’étaient originairement les nations occidentales, et les raisons pour lesquelles on commence cet essai par l’orient.

Vous voulez enfin surmonter le dégoût que vous cause l’histoire moderne depuis la décadence de l’empire romain, et prendre une idée générale des nations qui habitent, et qui désolent la terre. Vous ne cherchez dans cette immensité que ce qui mérite d’être connu de vous ; l’esprit, les mœurs, les usages des nations principales appuyés des faits qu’il n’est pas permis d’ignorer. Le but de ce travail n’est pas de savoir en quelle année un prince indigne d’être connu succéda à un prince barbare chez une nation grossière. Si on pouvait avoir le malheur de mettre dans sa tête la suite chronologique de toutes les dynasties, on ne saurait que des mots. Autant qu’il faut connaître les grandes actions des souverains qui ont rendu leurs peuples meilleurs et plus heureux, autant on peut ignorer le vulgaire des rois qui ne pourrait que charger la mémoire. De quoi vous serviraient les détails de tant de petits intérêts qui ne subsistent plus aujourd’hui, de tant de familles éteintes qui se sont disputé des provinces englouties ensuite dans de grands royaumes ? Presque chaque ville a aujourd’hui son histoire vraie ou fausse, plus ample, plus détaillée que celle d’Alexandre. Les seules annales d’un ordre monastique contiennent plus de volumes que celles de l’empire romain.

Dans tous ces recueils immenses qu’on ne peut embrasser, il faut se borner et choisir. C’est un vaste magasin, où vous prendrez ce qui est à votre usage.

L’illustre Bossuet, qui dans son discours sur une partie de l’histoire universelle en a saisi le véritable esprit, s’est arrêté à Charlemagne. C’est en commençant à cette époque que votre dessein est de vous faire un tableau du monde ; mais il faudra souvent remonter à des temps antérieurs. Ce grand écrivain en disant un mot des arabes qui fondèrent un si puissant empire et une religion si florissante, n’en parle que comme d’un déluge de barbares. Il s’étend sur les égyptiens ; mais il supprime les indiens et les chinois, aussi anciens pour le moins que les peuples de l’Égypte, et non moins considérables.

Nourris des productions de leur terre, vêtus de leurs étoffes, amusés par les jeux qu’ils ont inventés, instruits même par leurs anciennes fables morales, pourquoi négligerions-nous de connaître l’esprit de ces nations chez qui les commerçants de notre Europe ont voyagé dès qu’ils ont pu trouver un chemin jusqu’à elles ? En vous instruisant en philosophe de ce qui concerne ce globe, vous portez d’abord votre vue sur l’orient, berceau de tous les arts, et qui a tout donné à l’occident.

Les climats orientaux voisins du midi tiennent tout de la nature, et nous dans notre occident septentrional nous devons tout au temps, au commerce, à une industrie tardive. Des forêts, des pierres, des fruits sauvages, voilà tout ce qu’a produit naturellement l’ancien pays des Celtes, des Allobroges, des Pictes, des Germains, des Sarmates, et des Scythes. On dit que l’île de Sicile produit d’elle-même un peu d’avoine ; mais le froment, le ris, les fruits délicieux croissaient vers l’Euphrate, à la Chine, et dans l’Inde. Les pays fertiles furent les premiers peuplés, les premiers policés. Tout le levant depuis la Grèce jusqu’aux extrémités de notre hémisphère fut longtemps célèbre avant même que nous en sussions assez pour connaître que nous étions barbares. Quand on veut savoir quelque chose des celtes nos ancêtres, il faut avoir recours aux grecs, et aux romains, nations encore très postérieures aux asiatiques.

Si, par exemple, des gaulois voisins des Alpes joints aux habitants de ces montagnes, s’étant établis sur les bords de l’Éridan, vinrent jusqu’à Rome 361 ans après sa fondation, s’ils assiégèrent le capitole, ce sont les romains qui nous l’ont appris. Si d’autres gaulois environ cent ans après entrèrent dans la Thessalie, dans la Macédoine, et passèrent sur le rivage du Pont-Euxin, ce sont les grecs qui nous le disent, sans nous dire quels étaient ces gaulois, ni quel chemin ils prirent. Il ne reste chez nous aucun monument de ces émigrations qui ressemblent à celles des tartares. Elles prouvent seulement que la nation était très nombreuse, mais non civilisée. La colonie des grecs qui fonda Marseille six cent ans avant notre ère vulgaire, ne put polir la Gaule. La langue grecque ne s’étendit pas même au delà de son territoire.

Gaulois, allemands, espagnols, bretons, sarmates, nous ne savons rien de nous avant dix-huit siècles, sinon le peu que nos vainqueurs ont pu nous en apprendre. Nous n’avions pas même de fables ; nous n’avions pas osé imaginer une origine. Ces vaines idées que tout cet occident fut peuplé par Gomer fils de Japhet sont des fables orientales.

Si les anciens toscans, qui enseignèrent les premiers romains, savaient quelque chose de plus que les autres peuples occidentaux, c’est que les grecs avaient envoyé chez eux des colonies ; ou plutôt c’est parce que de tout temps une des propriétés de cette terre a été de produire des hommes de génie, comme le territoire d’Athènes était plus propre aux arts que celui de Thèbes, et de Lacédémone. Mais quels monuments avons-nous de l’ancienne Toscane ? Aucun. Nous nous épuisons en vaines conjectures sur quelques inscriptions inintelligibles, que les injures du temps ont épargnées. Pour les autres nations de notre Europe, il ne nous reste pas une seule inscription d’elles dans leur ancien langage.

L’Espagne maritime fut découverte par les phéniciens, ainsi que depuis les espagnols ont découvert l’Amérique. Les tyriens, les carthaginois, les romains y trouvèrent tour à tour de quoi les enrichir dans les trésors que la terre produisait alors. Les carthaginois y firent valoir des mines aussi riches que celles du Mexique et du Pérou, que le temps a épuisées, comme il épuisera celles du nouveau monde. Pline rapporte que les romains en tirèrent en neuf ans, huit mille marcs d’or, et environ vingt-quatre mille d’argent. Il faut avouer que ces prétendus descendants de Gomer avaient bien mal profité des présents que leur faisait la terre en tout genre, puisqu’ils furent subjugués par les carthaginois, par les romains, par les vandales, par les goths, et par les arabes.

Ce que nous savons des gaulois par Jules César et par les autres auteurs romains, nous donne l’idée d’un peuple qui avait besoin d’être soumis par une nation éclairée. Les dialectes du langage celtique, étaient affreuses.

L’empereur Julien, sous qui ce langage se parlait encore, dit qu’il ressemblait au croassement des corbeaux. Les mœurs du temps de César étaient aussi barbares que le langage. Les druides, imposteurs grossiers faits pour le peuple qu’ils gouvernaient, immolaient des victimes humaines qu’ils brûlaient dans de grandes et hideuses statues d’osier. Les druidesses plongeaient des couteaux dans le coeur des prisonniers, et jugeaient de l’avenir à la manière dont le sang coulait. De grandes pierres un peu creusées qu’on a trouvées sur les confins de la Germanie et de la Gaule, sont, dit-on, les autels où l’on faisait ces sacrifices. Voilà tous les monuments de l’ancienne Gaule. Les habitants des côtes de la Biscaye et de la Gascogne s’étaient quelquefois nourris de chair humaine. Il faut détourner les yeux de ces temps sauvages qui sont la honte de la nature.

Comptons parmi les folies de l’esprit humain, l’idée qu’on a eu de nos jours de faire descendre les celtes des hébreux. Ils sacrifiaient des hommes, dit-on, parce que Jephté avait immolé sa fille. Les druides étaient vêtus de blanc comme les prêtres des juifs ; ils avaient comme eux un grand pontife. Leurs druidesses sont des images de la sœur de Moïse et de Débora. Le pauvre qu’on nourrissait à Marseille, et qu’on immolait couronné de fleurs, et chargé de malédictions, avait pour origine le bouc émissaire. On va jusqu’à trouver de la ressemblance entre trois ou quatre mots celtiques et hébraïques qu’on prononce également mal ; et on en conclut que les juifs, et les nations des celtes sont la même famille. C’est ainsi qu’on insulte à la raison dans des histoires universelles, et qu’on étouffe, sous un amas de conjectures forcées, le peu de connaissance que nous pourrions avoir de l’antiquité.

Les germains avaient à peu près les mêmes mœurs que les gaulois, sacrifiaient comme eux des victimes humaines, décidaient comme eux leurs petits différents particuliers par le duel, et avaient seulement plus de simplicité et moins d’industrie. Leurs familles avaient pour retraites des cabanes, où d’un côté le père, la mère, les sœurs, les frères, les enfants couchaient nus sur la paille, et de l’autre côté étaient leurs animaux domestiques. Ce sont là pourtant ces mêmes peuples que nous verrons bientôt maîtres de Rome.

Quand César passe en Angleterre, il trouve cette île plus sauvage encore que la Germanie. Les habitants couvraient à peine leur nudité de quelques peaux de bêtes. Les femmes d’un canton y appartenaient indifféremment à tous les hommes du même canton. Leurs demeures étaient des cabanes de roseaux, et leurs ornements des figures que les hommes et les femmes s’imprimaient sur la peau en y faisant des piqûres, en y versant le suc des herbes, ainsi que le pratiquent encore les sauvages de l’Amérique. Que la nature humaine ait été plongée pendant une longue suite de siècles dans cet état si approchant de celui des brutes, et inférieur à plusieurs égards, c’est ce qui n’est que trop vrai. La raison en est, qu’il n’est pas dans la nature de l’homme de désirer ce qu’on ne connaît point. Il a fallu partout non seulement un espace de temps prodigieux, mais des circonstances heureuses, pour que l’homme s’élevât au-dessus de la vie animale."

Voltaire
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